Sous forme d’incessantes querelles et de proliférantes divisions idéologiques, le degré de conflictualité interne dans les milieux anarchistes poursuit, de manière plus ou moins inconsciente, un objectif analogue à la guerre extérieure chez les « sociétés sauvages » étudiées par l’ethnologue Pierre Clastres. Beaucoup d’anarchistes admirent le travail de Clastres, en particulier son livre La Société contre l’Etat, cela n’est pas un hasard mais relève d’une suite d’échos faisant vibrer les cordes sensibles de l’imaginaire. Rares sont ceux qui poussent plus loin la lecture de son œuvre, probablement de peur d’ébrécher leur propre mythologie politique. Son excellente Archéologie de la violence est pourtant éloquente : dans ces sociétés la guerre ruine l’apparition de tout appareil de pouvoir, dont l’Etat est la forme la plus élaborée, et plus généralement de toute autorité séparée, même embryonnaire, qui pourrait tendre vers l’autonomie relativement au reste du groupe. Si chez les Amérindiens cela permettait de préserver une forme d’organisation identitaire, chez les anarchistes il s’agit plutôt d’une forme de suicide politique annulant dans l’œuf toute possibilité de développement. Ce réflexe n’est pas récent, il est aussi ancien que leurs figures fondatrices, ces esprits kamikazes aux trajectoires tumultueuses, héros de l’anthropologie politique et symboles d’une religion horizontale du sacrifice.

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