L’époque ne jure que par le concret, cependant elle n’a jamais été aussi démunie face à lui. L’histoire de la modernité est celle d’une abstraction progressive marquée par une double expansion : l’expansion des villes, de plus en plus énormes et inhumaines (la ville signifie pourtant – quel paradoxe ! – la domination du monde humain sur la nature qu’elle recouvre et altère), nous éloigne du vivant et nous confronte au poids des bureaucraties ; expansion associée à celle des technologies qui plongent nombre d’entre nous dans un monde de représentations, dont la virtualité dépassera bientôt en importance la présumée réalité. L’intelligence artificielle parachève (pour l’instant) ce processus par sa puissance. Elle réalise un bond gigantesque. Elle possède la capacité de brouiller les frontières entre la vérité et le mensonge, elle entérine le déni du réel. Les techniques de montage présentaient toujours de petits défauts qui les trahissaient ; aujourd’hui la supercherie touche à une forme de perfection diabolique. La confusion menace. La société se dissout dans le numérique. Les corps marchent dans la rue, en sachant à peine où ils se situent, tandis que les psychismes captivés se forment et se déforment à travers le filtre des écrans. La production d’individus fragiles et déséquilibrés, éduqués au virtuel par le virtuel, cumulant faiblesses physiques et difficultés cognitives, usage de stupéfiants et troubles psychiques, ira croissante. Ces gens, dépourvus d’ossature tant sur le plan physique qu’intellectuel, sont idéologiquement malléables. L’aigreur du ressentiment – car toujours la réalité les rattrape pour les défaire et fragiliser concrètement leurs situations – les conduit à devenir les membres virtuels et incapables de bataillons d’autant plus terribles et terrifiants qu’ils sont sans fondements réalistes. Dans un tel monde, les faux pragmatiques se multiplient. Ils s’aguerrissent et se réclament de la réalité la plus brute, voire brutale. Ils veulent apparaitre comme des leaders marginaux soucieux de remettre le réel à l’endroit. Pourtant leur fausseté hypocrite et l’appât du gain les placent au cœur du système fallacieux dont ils veulent prendre la tête. Une fois parvenus, ils le manipulent à leur guise pour asseoir leur autoritarisme sur des populations sans forces, aux cervelles dénutries.

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