L’époque ne jure que par le concret. Qu’on soit conservateur ou apôtre du changement, on exige des programmes, des plans d’action, de l’opérationnel à court et moyen terme. Il faut apporter des exemples à la compréhension, comme si l’inédit ne pouvait être envisagé avec sérieux. La surface l’emporte toujours. Experts, techniciens et politiques entendent convaincre l’opinion publique en lui livrant du visible et du mesurable.  C’est une manière de justifier son action et de rendre compte aux autorités. Celles-ci se nourrissent de chiffres et entendent ainsi contribuer aux progrès de la science. Nous aimons nager dans l’illusion. La civilisation s’ancre pourtant au cœur des consciences. La nôtre est engloutie par les appétits matériels traduits en quantités. Elle ignore la profondeur poétique du monde, or c’est celle-ci qu’il faut rendre consciente en l’appelant à la surface pour rehausser le réel. Penseurs, artistes, agitateurs et gens d’action, nous avons besoin de Cela qui ne s’évalue ni ne se chiffre. Nous avons besoin de la nourriture spirituelle des symboles, qui relient la Terre au Ciel. C’est dans les profondeurs qu’il faut œuvrer, non pas à la seule surface des choses. Ainsi prenons de l’altitude. Evadons-nous de la tyrannie des objets de toutes sortes, matériels et conceptuels. Concentrons-nous plutôt sur les couleurs, les sons, les odeurs, les substances, les sensations, les gestes et les mouvements ; ne nous contentons pas d’observer, plongeons avec méthode dans l’expérience et l’imaginaire. Ils s’inspirent réciproquement. Nous avons besoin de nouveaux contenus, d’inspirer de nouvelles sensibilités, d’aménager de nouveaux lieux et de nouvelles conditions d’existence, de préserver les lieux immémoriaux qui viennent de loin et emportent loin dans le temps et dans l’espace. Imaginer de nouvelles éducations est nécessaire, de celles qui ne reposent pas seulement sur le savoir des livres, des ordinateurs et la capacité de raisonner, mais considèrent l’ampleur de l’expérience et les mises en relation sensibles et intelligentes qu’elle permet. Des abrutis révolutionnaires resteront des abrutis une fois la révolution réalisée. Ces horizons brumeux que j’esquisse à peine ne se décrivent pas a priori ; l’intuition guide ; Cela s’imagine, se devine, s’élabore dans le silence de la conscience, avant de trouver des formes qui s’efforcent à tâtons d’en restituer le fond.

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